Saïd Ben Sedrine et Vincent Geisser
2001. Tunis, Centre des Publications Universitaires (CPU), 165 p., ISBN : 9973-948-87-4.
Cette première étude sur le retour des diplômés tunisiens formés à l’étranger nous renseigne autant sur les conditions particulières de leur réinsertion dans la société d’origine que sur l’évolution générale du paysage des migrations étudiantes au Maghreb. Une page de l’histoire de la coopération universitaire et scientifique est bel et bien tournée : à la relation traditionnelle entre la Tunisie et son ancienne puissance coloniale se substitue un système d’échanges multiples dans lequel la France ne représente plus qu’un partenaire parmi d’autres. Si l’influence de l’Hexagone reste substantielle sur le plan des échanges universitaires, il n’est plus en situation de monopole pour l’accueil des étudiants tunisiens expatriés. Désormais, des pays occidentaux comme l’Allemagne et le Canada jouent un rôle de plus en plus important dans les échanges scientifiques, accueillant chaque année plusieurs dizaines d’étudiants et de chercheurs tunisiens qui souhaitent parfaire leur formation à l’étranger.
Ce phénomène ne repose pas exclusivement sur un effet de mode, entretenu par les nouvelles élites économiques tunisiennes réceptives à la mondialisation, mais aussi sur une politique active de ces États occidentaux qui veulent marquer leur présence en Tunisie et dans l’ensemble des pays du Maghreb. La distribution de nombreuses bourses d’études est une manière pour eux de signifier leur bonne volonté quant à leurs projets de coopération avec la Tunisie dans des domaines aussi variés que l’environnement, les télécommunications, l’informatique et la gestion des entreprises. Cette politique « généreuse » a bien sûr des sous-entendus économiques : les formations de cadres supérieurs et d’ingénieurs tunisiens constituent pour eux un vivier de futurs médiateurs et passeurs qui favoriseront la pénétration de leurs produits sur les marchés locaux. De plus, si l’État tunisien reste profondément attaché à une relation forte avec la France (consolidation de l’axe Tunis-Paris), il n’en reste pas moins favorable à l’émergence de nouveaux partenaires occidentaux, susceptibles de lui venir en aide dans sa politique actuelle de réformes économiques.
Outre ce processus de diversification en direction des pays comme l’Allemagne et le Canada, cette étude sur le retour a mis en lumière un phénomène connu, mais dont l’ampleur restait insoupçonnée : les migrations étudiantes inter-maghrébines. Aujourd’hui, la majorité des étudiants tunisiens expatriés accomplissent leur cursus universitaire dans les pays voisins de l’UMA (Maroc, Algérie et Mauritanie) ou dans les autres pays arabes (Liban, Syrie, Égypte…). Dans un contexte où la plupart des experts et des observateurs dénoncent la faiblesse des échanges inter-maghrébins, ces données nouvelles sur les migrations étudiantes relancent les espoirs d’une construction unitaire. En dépit des problèmes politiques et sociaux, nous voyons naître sous nos yeux un marché maghrébin de la formation supérieure qui ne sera pas sans conséquences sur les relations entre les États de la région.
Sommaire
Introduction. Du constat impuissant de la fuite des cerveaux à une réflexion « active » sur le retour des diplômés
1. Origines sociales et régionales des diplômés. Un phénomène de segmentation
L’émigration d’études : une affaire d’hommes ?
Étudier à l’étranger : un privilège encore réservé aux enfants de l’élite ?
Les origines régionales des diplômés de l’étranger : le littoral et l’intérieur
Émigration d’études et milieu familial
2. La sélection scolaire en Tunisie. Cause principale du départ à l’étranger ?
La scolarité secondaire des diplômés expatriés : des « purs produits » du système public national
Le moment du départ à l’étranger : deux types de trajectoires
3. Le déroulement et le financement des études à l’étranger
La notion d’ « émigration utile » : les inégalités à l’égard du système des bourses d’études
Le financement parental du séjour à l’étranger : « vive la famille et les cousins émigrés ! »
Le financement des études par l’exercice d’une activité professionnelle
La fin des longs séjours à l’étranger ?
4. La préparation du retour et les « premiers pas » dans la recherche d’emploi en Tunisie
Les moyens et les ressources
Les orientations de la recherche d’emploi en tenues de secteur
Les stratégies de valorisation du label étranger des diplômes.
5. Emploi et chômage des « retournants. Une prime aux titres scolaires étrangers ?
Le problème d’ajustement entre l’offre et la demande de travail
La fin du modèle de l’emploi stable ?
Les caractéristiques spécifiques des emplois occupés par les diplômés de l’étranger
6. Les relations des diplômés avec les anciens pays de formation
Le mariage avec des ressortissants du pays de formation : un phénomène de plus en plus rare ?
Les projets de scolarisation des enfants à l’étranger
Les missions et les voyages : une manière de maintenir des contacts avec les anciens pays de formation
Associations de diplômés de l’étranger et sociabilités entre « anciens » d’un même pays
Conclusion. Les diplômés de l’étranger, acteurs de la réforme et du partenariat euro-méditerranéen ?
Bibliographie sélective
Annexes méthodologique et statistique








