Histoires de familles et biographies

Responsable : Haoua AMEUR-ZAIMECHE

Lorsque le principe de la création expérimentale d’un Atelier doctoral a été retenu en novembre 2003, le choix de la responsable s’imposait pour deux raisons. D’abord parce que selon le principe retenu, l’Atelier serait confié à la responsabilité du doctorant en quatrième année de bourse. Par ailleurs, compte tenu du moment tardif où était décidé le principe de cette nouvelle manifestation, Haoua Ameur-Zaïmèche bénéficiait d’une expérience en matière d’organisation d’une session doctorale, puisqu’elle venait d’organiser pour l’IRMC en collaboration avec le professeur Daho Djerbal à Alger les 20 - 21 septembre 2003 des journées doctorales sur le thème Micro-histoire, biographies et monographie. Il fut donc décidé de poursuivre à Tunis la réflexion engagée à Alger.
Le choix de ce thème a semblé particulièrement pertinent dans la mesure où existe une certaine confusion entre la démarche de la micro-storia et l’histoire locale.
Par ailleurs la nature de l’Atelier doctoral étant d’inverser la perspective de transmission du savoir, cette proposition fut accueillie favorablement par Haoua Ameur-Zaïmèche et les 10 doctorants en histoire qu’elle fédéra autour du thème Histoires de familles et biographies.

Membres du groupe de réflexion doctorale

Nom, prénomIntitulé de la thèseDirecteur de thèse et institutionProfession
AMEUR-ZAÏMECHE HaouaHistoires de familles et recompositions sociales : le cas de deux familles de Collo (1870-1970)Omar Carlier
Univ. de Paris I Panthéon-Sorbonne
Boursière d’aide à la recherche
IRMC
BARHOUMI OthmanL’Iltizam en Tunisie à l’époque moderne (18e-19e)Sadok Boubaker
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
Enseignant
BOUZOURAA SamehBiographie d’Ahmed al-AndalussiAbdelhamid Henia
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
CHEBBI-MESTIRI SafiaBiographie de M’hamed ChenikCo-direction :
Raouf Hamza
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
Claude Liauzu
Univ. De Paris VII
DJEBAHI MabroukLa biographie du ministre mamluk Chakir Sahib Et-Taba (1805-1837) : rôle politique et stratégie sociale (sujet de DEA)Sadok Boubaker
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
KOUKI AdelBiographie de Mostfa KhaznadarMohamed-Lazhar Gharbi
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales de Tunis
MEFTAH NadiaAziza Othmana entre la réalité et l’imaginaireAbdelhamid Henia
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
Enseignante
MOSTEGHHANEMI FaouziYoussef Sahib Et-Taba et ses rapports avec les faubourgs de Bab SouikaAbdelhamid Henia
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
Enseignant
JRAD MehdiLes familles makhzen dans la régence de Tunis à l’époque moderneSadok Boubaker
Univ. de Tunis, Faculté de Sciences humaines et sociales
Enseignant

Les réunions du groupe

Une première séance fut tenue entre les 10 doctorants seuls. Il s’agit alors d’échanger entre doctorants les points de vue sur la biographie individuelle ou de groupe, de discuter sur le choix des problèmes, des sources et des lectures faites autour de la question. L’apport des travaux micro-historiens dans la démarche biographique fut le point de départ de nos discussions. Les textes de Giovanni Levi, Maurizio Gribaudi, Simona Cerutti et Sabina Loriga, ont été les fils conducteurs pour des réflexions plus globales.
Le groupe bénéficia ensuite de l’encadrement de cinq universitaires tunisiens au long de trois séances successives : pour la discussion des problématiques de chaque thèse et des concepts, Sadok Boubaker, historien moderniste (Université de Tunis) et Abdelkader Zghal, sociologue (CERES) ; pour le choix des sources pour l’écriture des biographies historiques en histoire contemporaine et moderne, Leïla Blili et Sami Bargaoui (Université de La Manouba) ; pour l’analyse de l’historiographie sur la question biographique, Kmar Bendana (Université de La Manouba - ISHMN).
Les doctorants et leurs encadrants essayé de réfléchir à la validité scientifique d’une image partielle, que représente la biographie, dans la connaissance historique générale. Ils ont utilisé les expériences de jeunes historiens, pour exprimer leurs inquiétudes et leurs certitudes éphémères sur les modalités d’écriture des biographies historiques et les usages susceptible pour répondre aux préoccupations historiques portant sur le Maghreb en général, la Tunisie et l’Algérie en particulier.
L’effort de présentation des questionnements étudiants a contribué à ouvrir des perspectives de recherche : le dialogue a poussé à de nouvelles interrogations et à trouver la formulation adéquate pour exprimer des difficultés autrement mal identifiées.
Le groupe a posé des problèmes méthodologiques se trouvant en amont de toute construction de connaissances historiques. La biographie fut interrogée comme objet d’histoire et non plus seulement comme un genre de narration historique.

Les orientations réflexives

Les problèmes soulevés lors des réunions de groupe furent les suivants :

1 - Les notions d’élites et de notables ont été questionnées de manière privilégiée car il apparaît que les biographies abordées dans ce groupe ne sont pas celles d’hommes ordinaires, mais plutôt de personnalités historiques. La notion de famille a aussi été mise à l’épreuve, car parler de famille caïdale ou makhzen est une construction anachronique. Pour la concernait, Haoua Ameur-Zaïmèche préfèra parler de lignées de caïds dans une famille donnée ou de généalogie caïdale.

2 - La discussion de ces notions a conduit à un autre problème, celui de l’analyse des cadres sociaux du passé à travers les catégories contemporaines de l’historien ou celles préconstruites par la littérature historique.

3 - L’historien essaye de construire l’histoire d’une vie pour comprendre ses environnements et restituer ses contextes. Pour cela, il dispose de traces documentaires, mais ce rapport avec les sources est ambigu, et il faut alterner entre la critique des documents — à partir des questions élaborées — et la sympathie que laisse la lecture de tel document. Autrement dit, il n’est pas facile de ne pas céder à ce que disent les sources.

4 - Pour sortir et éviter cet anthropocentrisme, il convient de donner la parole aux sources. Le jeune historien se situe alors dans l’interstice de trois temps : celui des sources, celui de la littérature historique et celui de l’écriture de la thèse (le temps contemporain). Le rapport au temps est donc capital et la difficulté réside notamment dans cette circularité des différentes temporalités.

5 - Pourquoi le genre biographique n’a-t-il pas connu de discrédit dans l’historiographie arabe ? Les courants historiens dominants en Europe ont centré leurs objets d’étude sur l’histoire sociale et économique. L’histoire politique ou des relations internationales posaient davantage le problème de l’individu comme causalité forte dans les décisions politiques, d’où l’intérêt des biographies des grands hommes. Aussi les biographies de ces hommes d’Etat ou auxiliaires de l’autorité permettent-ils de reconstruire les configurations du pouvoir. Cette contextualisation est importante pour comprendre le temps politique du personnage étudié.

6 - La validité scientifique des biographies familiales ou individuelles, qui sont des images partielles du passé, réside dans la nécessité de dessiner les formes de l’organisation sociale et de comprendre leur évolution.

7 - Les interprétations historiques de la vie d’un individu (personnage social et perception de soi) en micro-histoire cherchent à imaginer l’ensemble des possibles à travers les choix et les incertitudes. Cette reconstitution des possibles peut se faire avec l’imagination contrôlée de l’historien qui se base sur la reconstitution des contextes.

8 - La biographie casse avec l’unité de l’histoire pour donner la parole à la pluralité du passé, mais là aussi il y a une aporie : comment cette pluralité du passé, ces histoires des hommes peuvent-elles contribuer à mieux restituer la réalité du passé ?

9 - Cette question entraîne celle de savoir ce que veut dire une vérité pour un historien. On utilise toujours le singulier ; or, notre démarche s’intéresse à la pluralité du passé, donc non à une vérité (absolue), mais à des vérités (partielles).

Les Journées scientifiques des 14 et 15 mai 2004

Deux Journées scientifiques ont été organisées à l’IRMC, les 14 et 15 mai 2004, en présence de l’équipe universitaire d’encadrants, de Giovanni LEVI, Professeur d’histoire moderne à l’Université de Venise Ca’Foscari et de Sabina LORIGA, Maître de conférences à l’EHESS.
Si Sabina Loriga et Giovanni Levi écoutaient les doctorants pour la première fois, Kmar Bendana, Leïla Blili, Abdelkader Zghal, Sami Bargaoui et Sadok Boubaker, qui avaient encadrés par binôme les séances précédentes, ont pu prendre connaissance des acquis cumulatifs du groupe.
Une liste de questions avait été spécialement élaborée en groupe pour la discussion et adressée aussi bien aux personnalités précédemment encadrantes qu’aux deux personnalités extérieures en vue de ces deux journées scientifiques. Voici ces questions brutes :

- 1. Y a-t-il des sources privilégiées pour écrire les biographies ?
- 2. Comment éviter l’analyse des sociétés passées avec des catégories préconstruites et anachroniques ?
- 3. Comment aborder les actions des individus, en évaluant leurs choix et leurs stratégies, sans prendre le risque de produire des schémas mécaniques et téléologiques ? Comment saisir la marge des possibles dans laquelle l’individu fait ses choix ?
- 4. Comment les biographies permettent-elles de saisir la pluralité des identités ?
- 5. Que peut apporter la biographie à l’historiographie ?
- 6. Réflexions autour de la notion de génération : quelle est la durée d’une génération ? comment découper une génération (biologique, sociologique, historique, intellectuelle) ?
- 7. Quelles sont les différentes échelles de mémoire dans la vie d’un individu ?
- 8. Comment saisir les jonctions entre le personnage social et la perception qu’il a de lui-même ?
- 9. Quels sont les processus du retour de l’individu dans l’histoire ? Comment les biographies historiques se sont-elles débarrassées du héros ?
- 10. Quel est l’apport de la philosophie dans l’approche historique de l’individu ?
- 11. Comprendre la biographie historique comme un objet d’histoire sociale (restitution des formes d’organisation sociales et leurs évolutions).

Cette réunion s’est étalée sur deux jours et demi.
Dès le 13 mai 2004, Giovanni LEVI, Professeur d’histoire moderne à l’Université de Venise Ca’Foscari, ouvrait ces journées par une première conférence élargie au public du Séminaire général de recherche de l’IRMC sur le thème HISTOIRE ET MEMOIRE (Séminaire doctoral Histoire de familles et biographie : l’apport de la micro-histoire).
Le 14 mai se tint toute la journée la première réunion de travail, ouverte à l’ensemble des doctorants-boursiers de l’IRMC : cette réunion a été consacrée à une présentation par chaque doctorant de son sujet de thèse devant l’équipe enseignante à laquelle s’étaient joints P. R. Baduel et A.-M. Planel, avec discussion au cas par cas des exposés. La journée du 14 mai 2004 s’est terminée par une seconde conférence également élargie au public du Séminaire général de recherche de l’IRMC de Sabina LORIGA, Maître de conférences à l’EHESS sur le thème : HISTOIRE ET MEMOIRE : LE DOUTE DE L’HISTORIEN (dont une version remaniée sera publiée dans Alfa 2005).
La matinée du samedi 15 mai a été consacrée à un bilan d’ensemble par l’équipe enseignante tuninienne et par une appréciation et un conseil d’ensemble par Giovanni Levi et Sabina Loriga.
Au jugement tant de l’équipe enseignante, des personnalités extérieures et des doctorants qu’au jugement de la direction de l’IRMC, l’expérience de la formule Atelier doctoral a été pleinement concluante.