Construire un monde ? Mondialisation, pluralisme et universalisme

RENCONTRES D’ALEMBERT 2005

Avec le concours du fonds d’Alembert du Ministère des Affaires Etrangères et de l’Institut Français de Coopération de l’Ambassade de France à Tunis

Responsable : Pierre-Robert Baduel

Origine et objectifs du projet

Le Ministère des affaires étrangères propose un financement dit Fonds d’Alembert pour aider les SCAC dans la promotion internationale de la pensée française. L’IRMC a été sollicité une première fois, en 2002, par M. Hubert Vernet, alors Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle à Tunis, pour concevoir une réponse à l’appel d’offre de 2002 et pour organiser un cycle de conférences. Jean-Philippe Bras, alors directeur de l’IRMC, a proposé comme thème Nouveaux risques et cultures du risque : quel avenir pour les sociétés contemporaines ? et organisé en 2002-2003 huit conférences à la Cité des Sciences (Rapport d’activité 2002-2003). Fin 2003, M. Thierry Vielle, nouveau Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle à Tunis, sollicitait à son tour l’IRMC pour répondre sur le thème : Le dialogue des civilisations.

Problématique et organisation

En réponse P. R. Baduel rédigeait un problématique sur le thème Construire un monde ? Mondialisation, Pluralisme et Universalisme (voir problématique in extenso in Rapport d’activité 2003-2004, pp. 116-123). La problématique proposée peut être « résumée » comme suit :

« En changeant radicalement les échelles du temps et de l’espace dans le vécu des cultures, la mondialisation tout en multipliant les chances d’échanges, accroît les niveaux de conflictualité. Si on ne la réduit pas cependant à la globalisation du marché libéral, la mondialisation est un processus multiséculaire, toutes les civilisations à un moment de leur histoire se sont trouvées confrontées à l’altérité d’une partie de leur espace et à la nécessité d’inventer une solution. L’objectif d’une réflexion sur le thème Construire un monde ?, à la fois sur la longue durée et sur le contemporain, est de tenir ensemble les trois termes d’une équation : mondialisation, pluralisme et universalisme. La problématique du choc des civilisations vs/ le dialogue des civilisations réduit le débat aux termes d’une alternative unique. Celle-ci nous semble relever d’une opposition structurale sur fonds d’une vision partagée de la notion de civilisation comme système suffisant de valeurs homogènes. En restant exclusivement sur le terrain des sciences humaines et sociales, il paraît nécessaire de dépasser comme idéologique l’approche agonistique incarnée aussi bien par la géopolitique apocalyptique d’Huntington que par la dénonciation des impasses de l’orientalisme par Edward Saïd. Il s’agit dès lors de reformuler les termes d’une approche qui historicise la configuration des civilisations, montre comment d’hier à aujourd’hui les frontières n’ont jamais été étanches, que la porosité a été la règle, non pas nécessairement dans un commerce des hommes mais dans une fécondation par emprunt des idées sur la longue durée. Les voies de la greffe comme des échecs de l’importation d’autres cultures sont intéressantes à étudier, comme sont intéressantes les solutions par dépassement de l’esprit sur la lettre des systèmes (mysticisme), amalgames (métissage, cosmopolitisme) ou compromis universaliste (humanisme, civilité, droits de l’homme, droit international contemporain). »

Afin d’éviter de tomber dans les difficultés matérielles rencontrées lors du déroulement du 1er cycle de conférences en 2002-2003 (contraintes de l’organisation de conférences mensuelles), P. R. Baduel a proposé la réalisation du programme en trois temps. Chaque rencontre aurait un objet cohérent et les thématiques seraient ordonnées chronologiquement dans une perspective accumulative de session en session. L’organisation proposée et les auteurs mobilisés ont été les suivants :

Première session : 26 novembre 2004

Le pluralisme sociétal et culturel d’Al-Andalus à la Renaissance : les figures de la reconnaissance
Introduction : Pierre Robert Baduel
La régulation du pluralisme en Al-Andalus : Mercedes Garcia-Arenal (Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, Madrid)
De Byzance à Istanbul : le jeu des transmissions et transmutations culturelles et sociales d’un empire à l’autre : Michel Balivet (Université de Provence, Aix-en-Provence)
Averroès et l’averroïsme : un tournant dans la pensée occidentale ? : Alain de Libera (EPHE et Université de Genève)
Platonisme oriental et Renaissance : Cynthia Fleury (Centre d’histoire de la philosophie moderne, Paris)
Modératrice de la session : Mounira Chapoutot-Remadi (Université de Tunis)

Deuxième session : 10 - 11 mars 2005

Pluralisme et Universalisme : les alternatives sociétales
Introduction : Pierre Robert Baduel
Abû Hayyân al-Tawhîdî, sur l’humain et le divin : Dominique Mallet, (Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3)
Métissages et mondialisation (XVIe-XXIe siècle). De Matrix à Luis de Camõens : Serge Gruzinski (CNRS et EHESS, Empires, sociétés, nations. Amérique latine et Méditerranée occidentale XVe-XXe siècle, Paris)
Le cosmopolitisme avant les nationalismes : Stéphane Yerasimos (Université de Paris VII)
Civilité et démocratie : Patrick PHARO (CNRS, Centre de Recherche Sens Ethique Société, CNRS/Faculté de médecine Paris V René Descartes) : Civilité et démocratie
Modératrice de la session : Kmar Bendana (Université de La Manouba)

Troisième session : 19 - 20 mai 2005

Pluralisme et universalisme au temps de la mondialisation libérale
Introduction : Pierre Robert Baduel
Droit international ou droit mondial ? : Monique Chemillier-Gendreau (Université de Paris VII-Denis Diderot). Discutant : Yadh Ben Achour (Université du 7 novembre à Carthage)
Le pluralisme, le multilatéralisme, l’universalisme sont-ils des concepts qui font sens économiquement à l’heure de la globalisation ? : Wladimir Andreff (Réformes et ouverture des systèmes économiques socialistes, CNRS-Université Panthéon-Sorbonne Paris 1). Discutant : Mahmoud Ben Romdhane (Université d’El Manar, Tunis).
Crise de la puissance et désordre international : Bertrand Badie (IEP, Paris). Discutant : Slim Laghmani (Université du 7 novembre à Carthage).

Bilan de la deuxième session

Dans l’économie générale du projet, la première session devait traiter de la question du pluralisme dans les périodes historiques pré-modernes - Moyen-Age et Renaissance –, en Al Andalus, en Orient à la charnière de Byzance et de l’empire ottoman et enfin en Europe. La deuxième session avait pour objet les formes de dépassement des identitarismes au profit de formes composites qualifiées d’alternatives sociétales : l’humanisme, le métissage, le cosmopolitisme et la civilité.

Après une introduction de P. R. Baduel rappelant la problématique du programme, dressant le bilan des acquis de la première session et situant la thématique de la journée dans l’économie générale du projet, les conférenciers ont développé de la manière suivante le thème sur lequel ils avaient été sollicités :

Dominique Mallet : Le Kitâb al-Imtâ’ al-Mu’ânasa, ce traité singulier sur « la saveur du plaisir procuré et la jubilation de se trouver en agréable compagnie », fait porter une partie de sa 17e nuit sur l’examen des relations entre les révélations religieuses et la philosophie. La lecture de ce texte permet de montrer comment dans sa complication, dans ses ellipses, ses répétitions, sa dispersion, comment, dans son argumentation sinueuse, dans ses contradictions et la reconnaissance à demi-mot de l’embarras des différentes réponses recensées à la difficile question des relations entre la philosophie et les religions, comment Abû Hayyân invente l’esthétique singulière d’une littérature réfléchie, tendue, inquiète, en rupture avec toutes les certitudes, propre à un humanisme très moderne.

Stéphane Yerasimos : En même temps que le processus de mondialisation, tel qu’il apparaît depuis la dernière décennie du XXe siècle, le terme de cosmopolitisme revient en vogue, après l’époque romaine et celle des Lumières. Les deux éclipses qu’il avait subies entre-temps étant dues d’abord à l’implantation des grandes religions monothéistes exclusives et ensuite au nationalisme. Aujourd’hui nous reprenons le débat au point où Kant l’avait laissé dans son Projet pour une paix perpétuelle (1795), interrompu par deux siècles marqués par la toute-puissance de l’Etat-nation. Ce débat reste toutefois teint par la nostalgie d’un cosmopolitisme qui serait l’apanage des grands empires. C’est ce cosmopolitisme qui a précédé, mais qui a aussi souvent préparé l’Etat-nation, et dont la Méditerranée constitue un des foyers majeurs que nous tenterons d’explorer.

Serge Gruzinski : Matrix et d’autres productions hollywoodiennes récentes ont pour caractéristique de diffuser sur la planète entière des images qui mélangent les sociétés, les cultures, les religions et les passés. Pour analyser le sens de ces métissages - on évitera l’adjectif trompeur et restrictif de "culturels"- on remontera le temps et on chaussera les lunettes de l’historien. L’examen des phénomènes qui caractérisent l’entrée de l’Europe dans les Temps modernes nous apportera des éléments de compréhension destinés à mettre en évidence de quelle manière pouvoir planétaire et production métisse s’articulent dans une même volonté de penser le monde et de le dominer. Les dimensions messianiques et millénaristes de ces films nous amèneront à dégager des langages communs susceptibles de connecter les éléments les plus hétérogènes et de les mettre au service d’une industrie du spectacle ou d’un projet de domination universelle.

Patrick Pharo : La civilité, prise au sens des principes élémentaires de vérité et de justice qui permettent de pacifier les relations sociales ordinaires n’appartient à aucune culture en particulier. Et on peut expliquer son émergence à la fois par des adaptations évolutionnaires de l’espèce humaine et par les capacités réflexives qui lui sont propres. La démocratie et le libéralisme politique semblent au contraire avoir un ancrage beaucoup plus particulier dans les cultures occidentales. Mais cette situation est peut-être transitoire, comme voudrait le suggérer cette présentation qui rappellera d’abord les éléments d’une éthique démocratique séculière (libertés de base, égale dignité, égal traitement…) qu’aucune culture ou religion ne pourrait rationnellement rejeter. On évoquera aussi quelques aspects du débat philosophique contemporain sur la question du pluralisme moral et politique et on s’interrogera in fine sur le sens profond de la civilisation rationnelle : instrumentalisation des ressources naturelles et humaines ou prise de conscience progressive des préjugés et des aspects tragiquement barbares de la vie humaine ?

Bilan de la troisième session

Cette troisième session devait être consacrée à l’analyse de la situation la plus actuelle et devait traiter des rapports entre universalisme et pluralisme dans le contexte de la mondialisation en cours.

Comme pour les deux précédentes, cette troisième session a été introduite par P. R. Baduel. Faisant écho à Huntington et au thème inversé : « Le dialogue des civilisations », proposé dans son appel d’offre par le MAEE sur cette introduction posait la question de la possibilité de la construction à terme d’« un » [seul] monde et interrogeait les conférenciers sur les capacités innovantes du droit, de la politique et de l’économie internationales à produire une universalisation des relations qui n’exclurait pas un pluralisme concerté des voies.

Monique Chemillier-Gendreau : Le groupe humain est aujourd’hui dans son ensemble le théâtre de désordres et de violences de plus en plus difficiles à réguler. Il semble bien que les institutions mises en place par étapes et le droit les accompagnant, soient de nos jours inadaptés aux objectifs de paix et de développement espérés. Le droit interétatique classique est confronté à de trop fortes inégalités entre les États pour être efficace. La communauté mondiale qui émerge est à la recherche des normes qui pourraient la pacifier. Pour comprendre l’étape actuelle, il est nécessaire de la mettre en perspective avec les moments antérieurs. Il faut remonter aux origines de la souveraineté lorsque la forme politique était l’Empire. L’éclatement de celui-ci en États souverains dotés de fonctions régaliennes dont le droit de faire la guerre à ouvert une longue période de droit interétatique assez rudimentaire. L’avènement des Nations Unies a marqué une étape nouvelle avec l’entrée en scène du multilatéralisme, comme régulateur des relations entre États, mais celui-ci est aujourd’hui en crise. Et la mondialisation submerge les États et ouvre la voie à des relations transnationales qui se multiplient sans l’encadrement juridique qui permettrait de réduire les appétits des plus puissants. Quelles sont les pistes qui permettent de penser une société complexe, où coexistent des États en même temps qu’apparaît une communauté mondiale peu à peu consciente de son destin commun ?

Wladimir Andreff :
1. Le pluralisme renvoie à diverses dimensions des analyses produites par les économistes. S’agissant de la globalisation (mondialisation) de l’économie, la question pertinente est de savoir si le pluralisme n’est pas de plus en plus menacé par l’évolution actuelle de la science économique apportant son soutien analytique à la “ globalisation (mondialisation) libérale ”. Ceci ferait coïncider une sorte d’universalisme (certains disent “ d’impérialisme ” ?) de l’analyse économique avec l’universalisme des phénomènes économiques associés à la globalisation. L’exposé se focalisera sur quelques thèmes exemplaires de cette différenciation paradigmatique et du pluralisme qui en résulte dans l’analyse économique de la globalisation.
2. Le multilatéralisme évoque pour les économistes la multilatéralisation des relations économiques internationales (commerce, mouvements des capitaux, investissements directs étrangers - IDE). Dans le domaine commercial, elle est liée à la libéralisation des échanges promue par des organisations internationales (telle l’OMC). Dans le domaine financier, elle remonte à l’abandon des taux de change fixes en 1971. Dans le domaine des IDE, malgré l’échec de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement, la multilatéralisation progresse en particulier, par la surenchère actuelle que font les Etats pour attirer les IDE sur leur territoire. Sera évoqué ainsi le thème de “ l’Etat mondialisateur ” qui, à côté des firmes multinationales (FMN), a largement sa part dans l’avancée de la mondialisation.
3. L’universalisme est une dimension inhérente à la notion même de globalisation (mondialisation). Toutefois, il est en partie contredit par la concentration des deux tiers du commerce mondial sur les seuls pays développés et des trois-quarts des IDE sur la Triade (Europe, Amérique du Nord, Japon). Néanmoins, la mondialisation tend à devenir universelle dans la plupart des activités économiques. Sera développé l’exemple des IDE et de leur généralisation au monde entier, ce qui montre que l’essence de ce fait économique s’universalise.

Bertrand Badie : On a probablement accordé trop de crédit à la puissance, tenant celle-ci pour indépendante des conjonctures, pour une évidence qui transcende l’histoire, qui s’impose dans tous les contextes. Le débat théorique a tourné, depuis la fin de la bipolarité et de la Guerre froide, autour des concepts de « super-puissance », « d’hyper-puissance », ou d’unipolarité. On n’a cependant pas été assez attentif à la crise qui frappait l’univers hobbesien et ses héritiers, Clausewitz, Weber, Carl Schmitt, Hans Morgenthau ou Kissinger : peut-être la puissance est-elle aujourd’hui attaquée dans son évidence même, partout où elle est utilisée comme principe d’action internationale, au-delà même des vicissitudes rencontrées par la première puissance mondiale elle-même. Dans le jeu post-bipolaire, la puissance devient peut-être impuissante… Plus la puissance se montre, et plus elle nourrit les logiques protestataires qui se régalent de ses échecs. Ainsi le coût de l’unilatéralisme est-il sans cesse relevé : cette tendance peut, à terme, se révéler suffisamment probante pour rallier l’acteur égoïste qui prendra alors conscience de son caractère rentable et protecteur. La super-puissance pourrait être ainsi amenée à pratiquer un jeu multilatéral somme toute moins coûteux…

Chaque conférence de cette troisième session [tenue à l’extérieur de l’institut, à l’hôtel Mechtel de Tunis afin de toucher un large public] a fait l’objet d’une discussion par un universitaire tunisien ayant une compétence propre sur le thème abordé. La conférence de M. Chemillier-Gendreau a été discutée par le professeur Yadh Ben Achour, juriste internationaliste à l’université du 7 Novembre à Carthage ; Celle de W. Andreff, par le professeur Mahmoud Ben Rhomdane, économiste à l’université de La Manouba/Tunis ; celle de B. Badie, par le professeur Slim Laghmani, juriste responsable du mastere de droit communautaire européen à l’université du 7 novembre à Carthage.

Ouvrage à paraître aux éditions Maisonneuve & Larose (fin 2007).