La mise en tourisme de la culture religieuse au Maghreb

Responsable : Katia Boissevain

1. Problématique du programme collectif

L’intention initiale du programme de recherche était d’étudier et de comprendre les contacts, les points médians entre touristes et non touristes au Maghreb. Lors d’une première journée d’étude (2004), les chercheurs ont proposé d’orienter leurs travaux selon trois thématiques : les processus de construction de l’authenticité dans le cadre de l’industrie touristique ; les interactions entre pratiques touristiques et religions locales ; l’impact de l’économie touristique sur la structure sociale. Il est rapidement apparu que ces thématiques étaient trop diverses et qu’un resserrement de problématique était nécessaire.

Nous nous sommes donc tournés vers la question plus précise des interactions entre la sphère touristique et la sphère religieuse au Maghreb. Ce questionnement s’articule à mes réflexions antérieures puisque mon travail de thèse, soutenu en juin 2003 et bientôt publié, a porté sur la description de deux sanctuaires dédiés à une sainte musulmane médiévale de Tunis. J’y ai analysé les pèlerinages et visites pieuses qui s’y déroulent. L’ambition de ce travail a été de considérer les différents des groupes en présence à l’occasion des rituels et de comprendre, d’une part, comment ils s’articulent les uns aux autres, et d’autre part, les diverses significations qu’ils attribuent à la sainte et les manières dont ils se l’approprient.

La connaissance de ce pèlerinage urbain local m’a permis de développer une réflexion sur la place de la sainte à l’intérieur du dispositif identitaire national. Cette image « pour soi » se double de la construction d’une image à usage externe dans laquelle l’exploitation de la dimension religieuse n’est pas absente. Certains éléments de la culture religieuse sont donc « patrimonialisés » comme certains édifices religieux, ou certains rituels. A l’issue de cette première recherche, les relations multiples entre le tourisme et les pratiques religieuses me sont donc apparues riches d’enseignement.

Le tourisme, en tant que pratique culturelle friande de signes identitaires, apprécie les manifestations religieuses parfois spectaculaires, les spectacles qui puisent dans le registre religieux, et parfois, en modifie les contenus rituels. Trois axes de recherches ont été retenus :

1. Touristes et pèlerins en milieu religieux.
2. Patrimonialisation des rituels religieux.
3. Imagerie religieuse et dimension mystique des voyages au désert.

2. Membres du réseau de programme

Une équipe de chercheurs et de doctorants, anthropologues, sociologues, historiens et géographes, spécialistes du Maghreb et de la Méditerranée, réunie dans le cadre du projet collectif, a entrepris ou poursuivi des recherches sur des manifestations de tourisme religieux et de tourisme en milieu religieux.

BENDANA, Kmar, historienne, maître de Conférences en Histoire à l’Université de La Manouba (Tunisie)
BEN HOUNET, Yazid, doctorant en anthropologie (EHESS), boursier IRMC
BOISSEVAIN, Katia, anthropologue, chercheure à l’IRMC
BONTE, Pierre, anthropologue, directeur de Recherche CNRS, Laboratoire d’Anthropologie Sociale, EHESS, Paris
BOULAY, Sébastien, anthropologue, post-doctorat à l’université de Nouakchott (Mauritanie)
CAPUTO, Barbara, anthropologue, chargée de cours et chercheure associée à l’Université de Milano Bicocca (Italie)
CAUVIN-VERNER, Corinne, anthropologue (EHESS)
CONORD, Sylvaine, maître de conférences en sociologie (Paris X-Nanterre)
HELL, Bertrand, anthropologue, professeur à l’université de Franche-Comté.
REBHI, Ali, doctorant en Géographie, Université de Tours, boursier de l’IRMC
SEGUI-LLINAS, Miguel, géographe, professeur à l’université des îles Baléares

Calendrier du programme

- 26-27 avril 2004 : réunion de lancement du programme.
- 27-28 mai 2005 : 1e réunion intermédiaire.
- 02 décembre 2005 : table ronde
- 02-03 juin 2006 : colloque final
- septembre : articles définitifs en vue de leur publication (lecture par un comité scientifique extérieur)
- décembre 2006 : publication.

3. Avancement du programme depuis mars 2005

En Europe, de nombreux lieux de pèlerinages religieux voient des touristes affluer sur leurs sites et certaines brochures touristiques proposent, de manière indifférenciée, des parcours de randonnées, des stages variés ou des chemins de pèlerinages. Un cas paradigmatique de l’engouement pour cette forme de récréation culturelle et spirituelle est sans conteste le chemin de Saint Jacques de Compostelle. Si le phénomène n’atteint pas la même ampleur au Maghreb, il existe cependant des mécanismes semblables à l’œuvre. En effet, des lieux de cultes, ou des évènements rituels particuliers, sont désormais investis par des pèlerins et par des touristes. Par exemple, à l’inverse des autres mosquées au Maghreb qui se visitent peu, la mosquée Hassan II à Casablanca fait payer un droit d’entrée aux visiteurs étrangers non-musulmans, curieux d’admirer la prouesse architecturale qu’elle représente (Cattedra, 2001), et F. Reysoo relevait dès 1991 au Maroc que certaines fêtes en l’honneur d’un saint (moussem) figurent dans les guides touristiques qui garantissent aux touristes une expérience « authentique ». Forts de ces réflexions, nous avons engagé les recherches (terrain et bibliographique) sur les implications conceptuelles et concrètes du phénomène de visites touristiques en milieu religieux, et de pèlerins-touristes.

Les touristes peuvent, à l’occasion, revêtir l’accoutrement du pèlerin, s’acheminant jusqu’aux lieux saints, parfois à la recherche de la dimension culturelle du site, voire d’une émotion esthétique. Par ailleurs, les pèlerinages et les fêtes religieuses, au Sud comme au Nord de la Méditerranée, s’internationalisent car ils attirent également des groupes et des individus qui, tout en étant originaire de la région ou du pays, vivent à l’étranger. Sur un même lieu saint, se trouvent donc réunis des individus aux origines, aux références et aux motivations multiples, dont le sentiment d’appartenance ou d’extranéité varie en fonction de paramètres variables : partager la même religion ou non, partager une histoire personnelle, religieuse ou nationale avec le site sacré visité, ou être animé par une justification « touristique », de l’ordre de la curiosité et du désir de découverte.

Si la problématique de la dimension touristique des pèlerinages est une question ancienne, c’est la prise en compte des pratiques contemporaines dans un contexte renouvelé qui nous permet d’interroger la manière dont interagissent les paramètres du pèlerinage et de la visite touristique.

Il s’agit de partir de l’étude d’un lieu de pèlerinage, d’un sanctuaire, et d’analyser les rituels qui s’y déroulent en intégrant les interrogations quant à son inscription dans la ville, dans l’histoire nationale et au-delà, et d’étudier les relations des groupes en présence, notamment entre les pèlerins locaux et internationaux. L’étude de ces éléments donne des indications sur le fait que la dimension internationale de ces pèlerinages et les interactions avec le phénomène touristique ont une incidence sur l’organisation et le déroulement des rituels. Par ailleurs, la dimension touristique des pèlerinages permet d’interroger à nouveau la question de « l’identité pèlerine » qui s’articule, davantage aujourd’hui que par le passé, à l’aspect ludique et récréatif du déplacement à but religieux.

Certes, l’interaction entre les deux formes de voyage, le voyage touristique (dans sa forme ancienne) et le voyage religieux, est repérable depuis fort longtemps, notamment dans l’Occident chrétien, où la présence des volets religieux et profane du pèlerinage remonte au moins au XIIIeme siècle. Un grand nombre de récits de voyages sont des récits de pèlerinages et à l’inverse, les relations de pèlerinages intègrent des descriptions dignes de récits de voyage. Pour autant, si l’augmentation de la fréquentation des pèlerinages au Maghreb et en Méditerranée (voir par exemple la semaine sainte en Espagne) est étudiée en parallèle avec le développement de l’industrie touristique dans son ensemble, nous aboutirons à une approche plus complète du phénomène. La conjugaison de ces éléments conjoncturels doit être prise en compte et prise au sérieux pour l’étude des pèlerinages chrétiens et musulmans aujourd’hui, car les modifications d’échelle entraînées impliquent également des mutations quant aux motivations des participants, et aux rituels religieux eux-mêmes, qui sont incités à se mettre en scène différemment, tenant compte des multiples attentes.

Enfin, l’ampleur des modifications sociales liées aux opportunités professionnelles de ceux et celles qui se chargent de l’acheminement, du logement et du ravitaillement des pèlerins et des touristes est également prise en compte par les chercheurs impliqués dans ce premier axe du programme.

Manifestations liées au programme

Mise en tourisme des patrimoines religieux. Approches anthropologiques
Réunion intermédiaire des 27 - 28 mai 2005

Session 1 : Pratiques touristiques et religions locales, quelles interactions ?

BOULAY, Sébastien, Docteur en Anthropologie (EHESS), Université de Nouakchott – Mauritanie. Chinguetti « la sainte » promue capitale d’un tourisme ouest saharien naissant : ethnographie d’un processus dialogique.
BONTE, Pierre, Directeur de Recherche CNRS, Laboratoire d’Anthropologie Sociale, EHESS. Une Sorbonne du désert ? Les bibliothèques de Chinguetti et le tourisme culturel en Adrar (Mauritanie).
REBHI, Ali, Doctorant en Géographie, Université de Tours (P. Signoles) Kairouan, ou comment gérer l’attrait touristique d’une ville sainte ?
CAUVIN-VERNER, Corinne, Docteur en Anthropologie, EHESS, (M. Augé) Randonner au désert : un rituel sans l’islam.

Session 2. Sites, édifices et discours religieux

BOISSEVAIN, Katia, Ethnologue, Chercheure à l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain. Musiques sacrées et tourisme au Maghreb.
BEN HOUNET, Yazid, Doctorant en Anthropologie, EHESS, (P. Bonte) Wa’da (moussem) et tourisme national : vers une désacralisation des pratiques ?
CAPUTO, Barbara, Maître de Conférences en Sociologie à l’Université de Milano Bicocca (Italie). Sites religieux et discours touristiques

Session 3. Fêtes et rites, la part du spectacle dans le tourisme

BENDANA, Kmar, Maître de Conférences en Histoire à l’Université de La Manouba (Tunisie). « Islam et administration coloniale en Tunisie » (titre provisoire)
SEGUI LLINAS, Miguel Maître de Conférences en Histoire à l’Université des îles Baléares (Mayorque) « Les fêtes religieuses : identité culturelle, tradition ou attraction touristique ?. Majorque comme exemple »

Résumés des interventions

Pierre Bonte, Une Sorbonne du désert ? Les bibliothèques de Chinguetti et le tourisme culturel en Adrar (Mauritanie)

Le développement récent des activités touristiques en Mauritanie s’inscrit dans un contexte qui place l’attraction à l’égard du désert, de la vie nomade, du trekking et d’autres formes de mimétisme d’un nomadisme ancestral, au centre des arguments de vente des circuits touristiques. Cette attraction joue aussi sur des motivations qui renvoient aux représentations complexes que se font sur le plan culturel les sociétés occidentales, dont sont originaires les touristes, de cette notion de désert. Il s’agit d’une vieille histoire qu’illustre la littérature occidentale sur le Sahara, de Psichari à Saint-Exupéry, et tant d’autres, et qui recoupe des visions imaginaires du "désert" que sont celles de Robert Montagne ou de Théodore Monod, l’un et l’autre empreints sur des modes divers de littérature testamentaire. Désert des monothéismes, des ascètes et de la réflexion sur les origines philosophiques des sociétés issues de cette tradition biblique. Il ne s’agit pas de "démystifier" l’imaginaire maure et l’imaginaire occidental mais de proposer une lecture plus "culturelle" des bibliothèques de cette "Sorbonne du désert", de leur origine et de leur place dans la culture zawâya mauritanienne. Le public, cultivé, auquel s’adresse ce tourisme du désert me semble a priori acquis à ces relectures. Elles peuvent déboucher sur des entreprises, liées au tourisme, qui feraient aussi de la Mauritanie un lieu de rencontre entre les cultures qu’appellent les conflits actuels entre l’islam et l’occident.

Miguel Seguí Llinás, Les fêtes religieuses : identité culturelle, tradition ou attraction touristique ? L’exemple de Majorque

En Europe nous nous tournons de plus en plus vers une société laïque, encouragée par les pouvoirs publics, la société de la consommation et la vie moderne. L’individualisme et l’hédonisme l’emportent.
Face à cette réalité, qu’est-ce qu’il reste des fêtes religieuses et des lieux de culte ? Les cathédrales, les grandes églises sont devenues des attractifs touristiques, mais, du point de vue artistique plutôt. On les visite comme on le fait aux musées.
Par contre, les fêtes religieuses des petites villes et villages, représentées par les « romerías » continuent à être bien vivantes, et cela, de la part de la population locale. Elles ne sont pas tombées dans les « attractifs » touristiques, vendus par les agences de voyages et la publicité touristique.
Les communautés locales et leurs voisinages continuent à y participer vivement. Comme un symbole d’identité face à la dépersonnalisation touristique ? Comme signe d’identité de la communauté locale ? Comme suite aux traditions qui « l’ont fait toujours » et elles restent vivants dans ces secteurs plus isolés des impacts touristiques ?

Corinne Cauvin Verner, Randonner au désert : un rituel sans l’islam

L’anthropologie établit souvent une homologie de structures entre le tourisme et le pèlerinage, entre le tourisme et les rites de passage. Dean Mac Cannell parle des sites touristiques en termes de lieux sacrés. « Sous le conformisme grégaire, le rite collectif. Sous le circuit, la cérémonie », scande Jean-Didier Urbain. Au sud du Maroc, le tourisme saharien de randonnées à dos de chameau draine le thème confus, quoique systématiquement repérable, de l’initiation, sorte de noyau central à partir duquel rayonnent tous les fantasmes des vacanciers. Mais les scénarios joués et donnés à jouer, paradoxalement, ignorent l’islam. En quête de spiritualité plus que de religion, d’images plus que de contenus, les randonneurs se satisfont généralement du spectacle des gestes de la prière, sorte de « partie pour le tout » réactualisant l’altérité du musulman. S’ils cherchent à éprouver une vocation monothéiste du Sahara, ils renouvellent surtout le jeu de représentations ambivalentes, notamment autour de la ségrégation sexuelle et du stéréotype d’un bédouin « mal converti ».

Ali Rebhi, Kairouan ou comment gérer l’attrait touristique d’une ville sainte ?

Ma contribution met l’accent sur le rapport entre les pouvoirs locaux et le tourisme culturel et religieux dans la ville sainte de Kairouan. Il s’agit de comprendre comment et par quels processus les différents acteurs de la scène locale arrivent à investir le tourisme religieux pour avoir une légitimité sociétale de leurs actions. Ce questionnement s’inscrit dans une problématique plus large traitée à la fois par des géographes, des sociologues, des ethnologues et des anthropologues, celle du « rituel et l’urbain » ou dans notre cas « l’islam et le devenir urbain de la ville de Kairouan ».
Kairouan n’est pas une ville comme les autres ni dans son présent ni dans son passé. Elle est considérée comme la première ville de l’Islam au Maghreb, une ville d’Orient installé au Maghreb. Cette dernière a connu depuis sa fondation en VIIème siècle la succession de plusieurs dynasties et de plusieurs positions à l’échelle de la Tunisie : de capitale de l’islam au Maghreb à une ville marginalisée, ruralisée notamment après le passage du flambeau à Tunis pendant l’époque Hafside. Malgré cela, Kairouan a un patrimoine culturel et religieux qui est devenu l’un des fondements de l’identité nationale de la Tunisie contemporaine. Ceci apparaît clairement dans les spots et les affiches publicitaires du tourisme tunisien. Avec la présence des différents édifices religieux de Kairouan notamment la Grande Mosquée.

Sébastien Boulay, « Chinguetti la sainte » promue capitale d’un tourisme ouest-saharien naissant : ethnographie d’un processus dialogique

Depuis l’arrivée des premiers avions charters dans l’Adrar mauritanien en 1996, la petite ville de Chinguetti est devenue l’étape obligée des circuits touristiques en Mauritanie. Outre le fait qu’elle soit située aux portes du Sahara, outre son statut local de capitale culturelle du « Pays maure », Chinguetti est connue internationalement pour la richesse de son patrimoine tangible : vieille cité caravanière à l’architecture de pierre, protégeant de l’ensablement de nombreuses bibliothèques familiales riches en manuscrits anciens (exemplaires du Coran, ouvrages de théologie, mais aussi d’histoire, de géographie de grammaire, etc.).
Notre communication se propose d’examiner les modalités de mise en tourisme de « la septième ville sainte de l’islam », récemment intégrée au Patrimoine mondial de l’UNESCO, d’abord en nous intéressant au discours des tour-opérateurs sur ce qui constitue pour eux un produit culturel à exploiter, ensuite en analysant la façon dont les « locaux » fabriquent et mettent en scène leur patrimoine et leur histoire face à la demande touristique, et enfin en observant et en décrivant comment les touristes perçoivent et « consomment » la ville lors de leur circuit. Dans cette construction dialogique de la ville de Chinguetti en tant que « haut lieu » touristique du pays, on pourra se demander, d’une part, si l’on n’assiste pas à une banalisation de la dimension religieuse de la ville et, d’autre part, si l’image qu’en proposent les professionnels du tourisme et de la sauvegarde du patrimoine ne constitue pas le principal moteur de cette banalisation. On s’interrogera enfin sur la part de sacré et la dimension spirituelle que semblent comporter, chez ces « touristes du désert », la randonnée ou la méharée en direction de « Chinguetti la mythique ».

Yazid Ben Hounet, Wacda (moussem) et tourisme national : vers une désacralisation des pratiques ?

Dans cette contribution, j’aborderai la question des implications actuelles des pratiques touristiques en lien avec une wacda (moussem) ayant lieu en Algérie, dans le région du Haut Sud Ouest : la wacda de Sîd Ahmâd Mâjdûb. Plus précisément, je m’attacherai à interroger la validité du phénomène de « désacralisation des pratiques » que M. Berriane observe à propos de la participation des touristes nationaux (marocains) aux moussems. A rebours de cette idée de désacralisation, les observations menées en Algérie semblent indiquer que, concernant les touristes nationaux, la fête - malgré son aura touristique et peut être encore plus du fait de son aura touristique - produit du sacré entre autre parce qu’elle est effusion collective et que les touristes ou pèlerins qui y assistent sont plus les récepteurs que les producteurs de ces moments. L’objet de ce papier sera ainsi de clarifier et d’étayer cette hypothèse de production et de renforcement des ferveurs religieuses du fait des pratiques touristiques.

Tourisme et culture religieuse au Maghreb. Approches anthropologiques
Table Ronde du 2 décembre 2005


- Miguel Segui-Llinas, géographe, université des Iles Baléares. Les changements sociaux de la population locale sous l’impact du tourisme international. Les traditions religieuses comme point-refuge.
- Ali Rebhi, doctorant en géographie, Kairouan ou comment gérer l’attrait touristique d’une ville sainte ?
- Sylvaine Conord, maître de conférences en sociologie à l’université Paris X-Nanterre, (LAU), Une ethnographie visuelle du pèlerinage Lag ba Omer à la Ghriba - Djerba
Nadia Belalimat, doctorante en anthropologie, (sous la dir. A. Bensa, GTMS), Tourisme et pèlerinage d’un ermitage chrétien en terre musulmane : Père de Foucauld et réseaux touristiques.
- Katia Boissevain, chercheure IRMC, anthropologue, Musique blanche et musique noire, patrimoine religieux et représentation de soi à Tunis. Le cas du Festival de la Medina.
- Pierre-Arnaud Barthel, maître de conférences en géographie à l’université de Nantes, Traquer le religieux à Yasmine Hammamet.

Activités des membres du réseau mars 2005 - mars 2006


- 11-15 décembre 2005, Aix-en-Provence : mission pour recherche bibliographique à la MMSH. La littérature anthropologique relative au tourisme est principalement issue de la recherche anglophone, qu’il est difficile de se procurer en Tunisie.
- Mon enquête porte sur les phénomènes de patrimonialisation et de folklorisation de rituels a priori thérapeutico-religieux, et sur les relations des groupes de musiciens thérapeutes avec le monde du spectacle (festivals et spectacles touristiques). Ma recherche de terrain est continue depuis mars 2005 (outre une interruption d’août à janvier dédiée à la refonte de ma thèse pour publication). J’ai organisé mon travail principalement auprès de trois groupes d’acteurs. Tout d’abord, les différents groupes de musiciens de Stambeli à Tunis (groupes de musiciens thérapeutes, descendants d’esclaves d’Afrique noire), qu’ils soient impliqués dans un commerce avec le milieu de l’hôtellerie, des festivals, ou non. Ensuite avec les hôteliers qui emploient des groupes à répertoires religieux pendant la saison estivale. Enfin, j’ai engagé quelques contacts avec les organisateurs du Festival de la Médina (festival annuel pendant le mois de ramadan), qui mettent régulièrement à l’affiche des spectacles d’inspiration religieuse. Il ressort de cette étude que la mise en tourisme de ces rituels ne signe pas l’acte de disparition de ces rituels à vocation religieuse, propitiatoire et thérapeutique. En effet, une partie des bénéfices tirée des activités assez lucratives dans le contexte touristique et spectaculaire est redistribuée par le financement de cérémonies pour des personnes démunies, et pour l’entretien de sanctuaires.

4. Programmation de fin de programme et prospective

Au cours de cette dernière phase du programme de recherche, outre les informations récoltées par les chercheurs associés au programme dans le cadre de leurs travaux, je m’intéresserai plus précisément à la manière dont peut être traitée, à travers l’ensemble des contributions, la problématique anthropologique de la recherche de « l’authenticité ».

Nombres de lieux porteurs d’une histoire religieuse deviennent des sites d’héritage culturel dont le caractère religieux est plus ou moins souligné en fonction des désirs des visiteurs. A ce titre, ces lieux attirent de concert des visiteurs qui sont mus par un but religieux tandis que d’autres s’y rendent pour des raisons purement mondaines. D’autres, en revanche, se trouvent à la jonction de ces deux cas de figure sans que leur motivation puisse être catégorisée de manière précise, dans le cas où ils appartiennent, culturellement au moins à la religion du site visité.

En effet, il faut désormais établir une différence analytique entre des pèlerins « immigrés en vacances », qui entretiennent un lien culturel, une histoire personnelle avec le lieu, les touristes partageant la même religion que le site visité, et les touristes étrangers d’un point de vue de la religion comme de l’origine nationale. En dépit de cette distinction, les uns comme les autres peuvent accomplir le déplacement à la recherche d’une expérience « authentique ». La notion d’authenticité construite (« staged authenticity ») a été amplement interrogée par les anthropologues ayant travaillé sur le développement du « tourisme ethnique » et sur l’engouement pour les spectacles culturels. Mac Cannell, (1976) , Picard, (1990) et Smith (1989) ont montré la manière dont des éléments culturels peuvent être simplifiés de manière à être plus aisément consommés, et ont également accrédité l’idée que ces items culturels consommables sont souvent réinjectés dans le patrimoine local et sont dès lors réappropriés. Cependant, cette notion d’expérience authentique puise ses références dans des registres divers, selon que le visiteur est en quête d’expérience religieuse, esthétique, exotique, les trois pouvant bien entendu se combiner.

Ce poste d’observation permet d’interroger les motivations des individus, leurs pratiques, mais aussi le cadre plus large des représentations de Soi, de l’Autre, de l’exotisme, à l’intérieur duquel elles se déploient. Danielle Hervieu-Léger (1999) a montré que les pèlerinages chrétiens en France sont désormais vécus sur un mode individuel et non plus communautaire. Ces conclusions formulées pour le cas de la France nous permettent de réfléchir aux voyages et aux pèlerinages sur l’ensemble de la zone méditerranéenne. En effet, l’enchevêtrement des espaces de références, les choix à la disposition des individus, du Nord comme du Sud de la Méditerranée, croyants ou non, qui rendent visite à des lieux religieux, montrent que le voyage est à mettre en relation avec une dimension ambiguë, dans laquelle transcendance, éloignement, recherche d’une émotion esthétique et parfois ludique ont tous leur place, et permettent d’accéder à une partie intime de soi.

Réunion finale du programme
Nouveaux usages touristiques de la culture religieuse au Maghreb

2 et 3 juin 2006

Vendredi 2 juin

9h00 Ouverture par Pierre Robert Baduel, directeur de l’IRMC
9h15 Katia Boissevain, anthropologue, IRMC
Introduction

1ère séance : Le filon religieux

9h45 Sébastien Boulay, anthropologue, Université de Nouakchott,
De la visite de Chinguetti à l’expériencedu circuit dans le désert mauritanien : production et quête d’une culturereligieuse authentique

10h30. Justin Mc Guinness, anthropologue, Université Américaine de Paris,
Religion et surface des choses : le festival des musiques sacrées de Fès (provisoire)

11h30 Pierre Bonte, anthropologue, CNRS, LAS
Une Sorbonne du désert ? Les bibliothèques de Chinguetti et le tourisme culturel en Adrar (Mauritanie).

12h15 Katia Boissevain, anthropologue, IRMC,
Le Stambeli à Tunis, de la transe aux applaudissements (provisoire)

2ème séance : Petits arrangements entre visites religieuses et dynamiques touristiques

14h30 Kmar Bendana, historienne, université de La Manouba
Religion et tourisme : réflexions autour de la construction de la Mosquée de Paris

15h15 Nadia Belalimat, anthropologue doctorante
Marcher sur les traces de Charles de Foucauld. Histoire d’un pèlerinage et construction d’un produit touristique

16h15 Sylvaine Conord, sociologue, université Paris-X Nanterre, Tourisme et pèlerinage Lag ba Omer : changements et continuité de la Tunisie à Israël

17h00 Yazid Ben Hounet, anthropologue doctorant, IRMC, Les wa ‘da-s en Algérie : dimensions religieuse et touristique. Le cas de la wa ‘da de Sid Ahmed Majdûb

Samedi 3 juin

3ème séance : La religion comme tension entre l’intime et le patrimoine

9h30 C. Cauvin Verner, anthropologue,
Randonner au désert : un rituel sans l’islam

10h15 Ali Rebhi, géographe doctorant, IRMC,
Kairouan ou comment gérer l’attrait touristique d’une ville sainte ?

11h15 Barbara Caputo, anthropologue, université de Milan,
Le patrimoine kairouanais entre tradition, mémoire et tourisme

12h00 Discussion générale

12h30 CONCLUSIONS