Du CDTM à l'IRMC

Pour comprendre l'histoire de l'IRMC il faut d'abord remonter à 1979 qui a vu la création du Centre de Documentation Tunisie-Maghreb (CDTM), par le Service culturel de l'Ambassade de France en Tunisie. Avec Anne-Marie Planel à sa tête, il a d'abord été chargé par la Direction des Archives du ministère des Affaires étrangères, de faire l'inventaire du fonds de la Résidence générale de l'Ambassade de France à Tunis, avant de s'institutionnaliser en 1984, avec la signature de la convention franco-tunisienne de coopération culturelle, et de remplir une mission de documentation spécialisée et d'appui aux échanges universitaires franco-tunisiens en sciences humaines et sociales. Le CDTM a donc été à Tunis le premier relais de cette recherche franco-tunisienne en sciences humaines et sociales avec l'organisation de colloques et de conférences, l'attribution de bourses scientifiques et la gestion d'importants moyens financiers et matériels (dons de livres aux institutions, organisation de séjours scientifiques en France pour les chercheurs tunisiens etc.). L'IRMC a donc hérité d'une bibliothèque consacrée au monde arabe et musulman, tout à la fois vitrine des éditions universitaires française et tunisienne contemporaines et conservatoire des fonds historiques français sur le Maghreb. Le remplacement du CDTM par l'IRMC en 1992, s'explique par l'ambition de devenir une cellule franco-maghrébine de production scientifique, dont l'originalité réside en sa dimension régionale. Pensé comme maghrébin dans ses localisations, ses structures et ses orientations de recherche qui privilégient les analyses comparatistes, l'IRMC se différencie fondamentalement du CDTM. La trajectoire de l'un à l'autre s'inscrit dans la logique d'un développement régional de la recherche.

Les débuts de l'IRMC

Inauguration de l'IRMC, 1992Fondé et inauguré officiellement en 1992, celui-ci est resté en gestation  près d'un an et demi avant son ouverture. Thierry de Baucé, alors secrétaire d'Etat à la Coopération internationale, de passage à Tunis en 1990, avait émis le souhait de la création d'un "Institut de recherche sur le Maghreb contemporain". C'est de ce souhait que vient le nom de l'IRMC. Institution dotée d'une autonomie financière, elle est également le seul exemple de concertation bipartite franco-tunisienne sur les activités d'un institut de recherche français à l'étranger.
Michel Camau, son premier directeur avait souhaité que l'IRMC soit une interface entre les communautés scientifiques au delà des chercheurs spécialisés sur le Maghreb et le monde arabe en érigeant la transdisciplinarité et le comparatisme comme principes. L'autre objectif annoncé consistait à faire de l'IRMC un lieu de formation de la jeune recherche française et européenne sur place et en interaction avec les jeunes chercheurs maghrébins et le réseau scientifique local et régional.
Pensé dans une dimension régionale et française mêlée, l'IRMC devait dans son projet original se composer d'antennes, à l'image de l'IFPO au Proche-Orient aujourd'hui. En Algérie l'idée était d'accorder une place à l'IRMC dans les locaux du nouveau centre culturel français qui était prévu à Alger. Il n'y a pas eu de suite du fait de l'évolution de la situation algérienne et de la politique française. Au Maroc, la représentation de l'IRMC a été en revanche bien réelle sous la responsabilité de Susan Ossman, mais après un temps, il a été décidé de transformer cette représentation en un centre distinct de celui de Tunis permettant au Centre Jacques Berque de devenir une institution de recherche à part entière.
Même si sa représentation régionale n'a finalement pas pu voir le jour, sa dimension maghrébine a toujours été bien réelle. L'IRMC est en effet demeuré, dans un contexte de fermeture des frontières où les institutions scientifiques régionales avaient été mises en sommeil, l'un des rares lieux où chercheurs algériens, marocains et tunisiens pouvaient se réunir,  conduire et réaliser des projets communs.
Considéré comme un espace de liberté pour un certain nombre d'universitaires et d'intellectuels sous la dictature de Ben Ali, l'Institut permettait à certains opposants politiques et aux chercheurs tunisiens de trouver des ouvrages indisponibles dans leurs institutions et de travailler dans des conditions peu accessibles ailleurs. Ses activités et ses programmes permettaient une liberté de débat et répondaient à des attentes sociales même si ces travaux étaient conduits en termes académiques et non de dénonciation politique. L'Institut apparaissait comme une "bulle" privilégiée où l'on pouvait s'exprimer et conduire des recherches. Hormis les réseaux internationaux d'interconnaissances qu'il a suscités, de nombreux jeunes chercheurs français et européens s'y sont formés, y ont fait des thèses et ont intégré ensuite le CNRS, l'université ou d'autres institutions de recherche. Depuis l'origine, des chercheurs détachés de l'université tunisienne ont pu y conduire des programmes, accéder à des réseaux de recherche auxquels ils n'avaient pas accès et donner plus de visibilité à leur production scientifique tout en publiant indifféremment sur les deux rives de la Méditerranée.
 
L'IRMC aujourd'hui
 
Puis survinrent les évènements qui conduisirent au départ de Ben Ali le 14 janvier 2011. Les thématiques de recherche de l'IRMC se sont trouvées transformées. Ses activités publiques se sont etoffées de problématiques soumises à la censure auparavant. Conférences et séminaires sur les régimes autoritaires, le changement institutionnel et la constitution furent organisés à l'IRMC dès le 4 février 2011, d'autres suivirent sur les avocats tunisiens, la citoyenneté et la société civile afin d'exprimer pleinement le débat d'idées à l'oeuvre.
La censure régulière pour l'acquisition de nouveaux ouvrages de la bibliothèque, qui étaient soumis à une demande préalable auprès du ministère de l'Intérieur ou qui pouvaient être retenus lors du passage en douane n'avait plus cours, l'autocensure parfois choisie dans ses propres éditions (noms ou analyses expurgés) et le travestissement dans l'affichage du nom de certaines activités jugées sensibles n'avaient plus de raison d'être.
La Tunisie qui a lancé la dynamique de ce que l'on appelle "le printemps arabe" se positionne comme un observatoire des révoltes et des révolutions et suscite un intérêt croissant, drainant vers l'IRMC de nombreux chercheurs, jeunes ou confirmés, de toute discipline, désireux de se confronter à une expérience sociale et politique historique. De la même manière, les rapports de l'IRMC avec ses tutelles et la mission diplomatique ont changé. L'institut doit répondre a de forte sollicitations liées à la lecture de l'actualité, à des demandes d'appui à la coopération de la part du ministère des Affaires Etrangères et du CNRS sur la production de savoirs d'excellence et de publications. L'Institut français attend également de l'IRMC des interventions dans le débat d'idées et une valorisation de ses activités au sein d'un espace d'action culturelle dont le souci de résultats et de visibilité ne semblait pas, jusqu'à ce jour, toujours compatible avec la temporalité du chercheur face à l'évènement.
Pour répondre à ces nombreuses sollicitations et aux nouveaux enjeux de savoirs liés aux reconfigurations géopolitiques régionales, L'IRMC a fait le choix de repenser son positionnement stratégique et sa visibilité :
 
- L'Institut a ainsi fait le choix de quitter sa posture généraliste juxtaposant les recherches individuelles pour dégager un périmètre de thématiques dans lequel il peut se prévaloir d'un faisceau de comptétences et d'expertises identifié par le monde académique et les institutions partenaires avec lesquelles il collabore.
 
- L'IRMC avait jusqu'à présent travaillé prioritairement avec les universitaires francophones, oubliant, de fait, le milieu académique arabophone. L'IRMC souhaite, dorénavant, donner une place plus grande à la langue arabe qui est désormais la langue d'enseignement et de formation des chercheurs et des étudiants maghrébins. Cette prise de conscience de la réalité linguistique maghrébine permet d'accéder à un savoir académique jusque là inexploité et la captation de publics de chercheurs et d'étudiants arabophones qui n'avaient pas accès aux travaux et aux activités de l'institut. Afin de compléter son dispositif actuel, l'IRMC contribue également à la formation des chercheurs arabophones en organisant des doctoriales et des ateliers d'écriture en langue arabe. En outre l'IRMC organise des sessions intensives d'apprentissage de la langue arabe à destination des étudiants travaillant sur l'aire maghrébine afin d'offrir, à moindre frais, une alternative à ce même type de session immersive que l'on trouve aujourd'hui exclusivement au Proche-Orient.
 
- L'IRMC, qui avait fait le choix d'une certaine confidentialité compte tenu du régime autoritaire existant au moment de sa création (situation dans un quartier résidentiel et non pas en centre ville, volonté de ne pas intervenir dans les médias, impression de ses ouvrages à l'étranger pour éviter la censure, etc.), est à présent  libéré d'un ensemble de contraintes limitant sa visibilité et l'empêchant de valoriser médiatiquement sa production scientifique. L'institut a donc pu commencer à mettre en place une politique de communication jusque là contrainte en la professionalisant (normalisation de ses supports de communication, mise en place de plans médias, création d'une "marque" IRMC, etc.) et en multipliant ses activités hors les murs.
Sa "vitrine" interactive, son site web, permettant de rendre compte de ses activités, de son animation et de ses publications a ainsi été entièrement renouvelée. Il permet aujourd'hui d'utiliser au mieux les possibilités des nouvelles technologies de l'information et de la communication en servant de plate-forme renvoyant aux différents outils et supports développant sa visibilité virtuelle (HALSHS, page Facebook, compte Twitter, page LinkedIn, Carnet de recherche sur hypothèses.org, annuaire des centres de documentation en SHS, veille scientifique interactive, édition électronique avec OpenBook Editions, etc.)