Tunisie, fausse victoire du camp laïc

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le 4 novembre 2014

Le parti Nidaa Tounes n’est pas plus «laïc» que le parti Ennahdha n’est «islamiste» voire «intégriste». Nidaa Tounes se revendique davantage comme séculariste. Le terme même de laïcité est impropre dans un pays dans lequel la configuration des rapports du religieux et du politique est originale. L’Etat est un Etat civil, la charia n’est pas source de droit. Mais il s’ancre dans une confession : la Constitution version 2014, comme celle de 1959, précise que l’islam est «la religion de l’Etat», formulation contestée ni par Nidaa ni par Ennahdha. Après les élections de 2011, Ennahdha a gouverné le pays en s’alliant avec deux partis sociaux-démocrates sécularistes et deux ans de négociations, parfois houleuses, mais orientées vers la recherche d’un compromis, ont abouti à l’adoption de la Constitution la plus libérale du monde arabe.

Et si les dirigeants de Ennahdha avaient compris qu’ils n’auraient jamais une majorité suffisante pour enlever le sécularisme tunisien du code génétique du pays ? Dès lors, et sans oublier les atermoiements du parti vis-à-vis des groupes extrémistes, l’étiquette islamiste n’est-elle pas réductrice pour qualifier Ennah-dha ? N’est-il pas surtout un parti de tendance islamique, libéral sur le plan économique et conservateur - voire très conservateur - sur le plan culturel ? Et qu’est-ce que Nidaa Tounes ? Un parti lui aussi économiquement libéral et culturellement conservateur, mais de tendance «moderniste», au sens d’anti-islamisme mâtiné de nostalgie bourguibienne. Le leader du parti, Beji Caïd Essebsi, s’appuie sur une légitimité charismatique et traditionnelle, en s’imposant comme unique héritier de Bourguiba. Le discours célèbre la préservation des acquis du régime précédent : la stabilité économique, la sécurité publique, l’éducation et les droits des femmes. C’est un modernisme conservateur qui défend «l’ordre des choses» tout en promettant quelques innovations.

Des enquêtes sorties d’urnes menées, dimanche 26 octobre, dans un quartier populaire et un quartier de classes moyennes confirment cette analyse. Le vote Ennahdha n’est pas seulement - loin de là - un vote pro-islamiste : en 2011 déjà, beaucoup l’avaient choisi pour sa virginité politique, son discours de rupture avec le passé et parce que ses dirigeants apparaissaient plus «propres» que les autres. Beaucoup, depuis, en sont revenus, expliquant en partie son moindre score en 2014, certains se reportant d’ailleurs sur Nidaa. Les électeurs de Nidaa Tounes ont-ils souhaité promouvoir le «projet de société moderniste» qu’il dit défendre ? Il s’agit plutôt - au-delà de la variété des motivations - d’un vote sanction contre la troïka, d’un vote de peur contre «l’intégrisme», d’un vote utile face à la division des «modernistes». Dans les deux camps, tous milieux sociaux confondus, c’est surtout un vote hyperréaliste pour celui qui apparaît comme le moins mauvais, sur fond de défiance généralisé pour l’ensemble du personnel politique. Il y a dans ce vote, sans passion, l’indice d’un apprentissage démocratique d’électeurs lucides mais aussi désenchantés.

Ce résultat oblige les deux principaux partis, qui devront analyser, avec circonspection, un scrutin en rien plébiscitaire. Un peu plus de 3 millions de personnes se sont déplacées sur les 7 ou 8 millions d’électeurs potentiels. Le premier parti en Tunisie est celui des non-votants (abstentionnistes et non-inscrits). Les deux partis arrivés en tête devront s’efforcer d’élargir l’espace de la démocratie électorale en faisant venir au vote - et d’abord à l’inscription - des pans entiers de la société tunisienne, à commencer par les jeunes qui se sont massivement abstenus.

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