« En Tunisie, la parole retrouvée libère les esprits et la parole politique »

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le 24 octobre 2014

 

Qu’a changé la révolution 
à la perception que les Tunisiens ont de leur propre pays ?

Karima Dirèche Les Tunisiens ont réalisé qu’ils vivaient dans un pays pauvre, inégalitaire, avec des régions enclavées, laissées depuis longtemps à l’abandon. Citoyens, intellectuels, observateurs ont vécu jusqu’en 2011 dans une forme de cécité mentale et découvrent, depuis, la réalité de leur propre pays. Cela donne une idée de la force de la propagande déployée par l’ancien régime et de la centralité politique, économique qu’il laisse en héritage. Mais la prise de parole retrouvée et l’adoption de la première constitution démocratique du monde arabe stimule les esprits et les actions politiques.

Au-delà des frontières de la Tunisie, comment analysez-vous les dynamiques qui refaçonnent actuellement tout le nord du continent africain ?

Le Maghreb est un espace géopolitique très contrasté, où les historicités sont uniques, où les options politiques choisies après les indépendances ont produit des configurations, des espaces, des modèles et des dynamiques complètement différents. Ces singularités s’expriment jusque dans les effets qui ont suivi ce que l’on a appelé les « printemps arabes ». La Tunisie est un tout petit pays coincé entre deux géants très riches, la Libye et l’Algérie. En Libye, la situation est catastrophique et l’État n’existe plus. Ce qui a poussé plus d’un million de Libyens à fuir pour s’établir en Tunisie. C’est une charge inimaginable pour un pays de 12 millions d’habitants. Cette immigration est peu visible, silencieuse. Jusqu’ici, elle était constituée de Libyens fortunés alimentant une sorte de rente économique, notamment via les soins médicaux, les séjours touristiques. Ce n’est plus le cas. Parmi les Libyens installés en Tunisie se trouvent désormais des familles défavorisées, des pauvres, des mendiants.

Vous évoquez le chaos libyen. Cette crise a produit des effets en chaîne, jusqu’au Mali. La Libye menace-t-elle aujourd’hui de devenir un pôle de déstabilisation durable du Maghreb ?

Le discours politique sécuritaire tire argument du désordre qui règne en Libye. Il est évident que la dissémination des armes pillées dans les arsenaux de Kadhafi fait peser des menaces très préoccupantes sur les pays frontaliers, en particulier la Tunisie. Entre les deux pays, la frontière est ouverte. Les échanges sont denses. La Tunisie est un pays exportateur vers la Libye, fermer la frontière aurait un impact économique catastrophique. Mais sur le terrain sécuritaire, les craintes sont vives. Les quelques djihadistes tunisiens à l’origine de récentes opérations terroristes se sont déployés à partir de la frontière tuniso-libyenne. Les armes circulent jusqu’aux maquis du mont Chaambi, frontalier de l’Algérie. En fait, personne ne semble maîtriser ces flux d’armes et ces mouvements. C’est l’armée algérienne qui prend en main cet aspect sécuritaire, venant en aide à l’armée tunisienne peu expérimentée dans la gestion de ce type de risque.

Pour revenir au politique, diriez-vous que l’expérience et l’échec de l’islamisme de gouvernement, en Tunisie et en Égypte, a fait évoluer le rapport de forces en défaveur des Frères musulmans ? Sont-ils devenus une force politique comme les autres ?

Cette expérience a permis à la Tunisie de sortir de cette polarisation entre islamistes et laïcs. Des jeux de pouvoir et d’alliances dépassent cette polarisation. Le paysage politique est en fait bien plus complexe. Les islamistes d’Ennahdha se sont fait élire en 2011 sur un programme de lutte contre la corruption et de moralisation de la vie publique, mais aussi sur une représentation faisant d’eux des « purs » passés par les geôles de la dictature et l’exil politique. Ils se distinguaient ainsi des acteurs politiques classiques de l’ère Ben Ali. Mais sans expérience du pouvoir politique, sans alternative économique, les limites de cette posture sont vite apparues. Au-delà des rangs des islamistes, le débat reste très pauvre, avec des acteurs dépourvus de programmes politiques.

Que devient, dans ces conditions, la question sociale qui était au cœur de la révolution tunisienne ?

Aucune réponse ne se dessine. 
La Tunisie n’est pas productrice de richesses, c’est d’abord un pays de sous-traitance pour les entreprises européennes et françaises. L’exploitation des phosphates ne génère que des ressources marginales. Quant à l’industrie du tourisme, elle s’est effondrée. Sur la seule île de Djerba, une trentaine d’établissements hôteliers ont dû mettre la clé sous la porte. L’inflation s’envole, le chômage des jeunes épouse des courbes préoccupantes. La vie quotidienne des Tunisiens est devenue très difficile. Le modèle bâti par Ben Ali sur l’économie de sous-traitance et le tourisme de masse est en ruine, il a échoué. Sans qu’aucune alternative n’émerge pour l’instant.

Diriez-vous que les choix néolibéraux 
sont restés constants au gré des gouvernements qui se sont succédé depuis 2011 ?

C’est vrai, ces choix néolibéraux n’ont jamais été remis en question. Les islamistes eux-mêmes inscrivent leurs politiques dans ce modèle économique, dans les cadres capitalistes. Or aucune sortie de crise ne semble possible sans projet de société fédérant la société tunisienne par-delà les clivages. D’où la profonde inquiétude qui s’exprime. Les électeurs qui avaient porté leurs suffrages sur les candidats d’Ennahdha en 2011 sont déçus. Une frange de cet électorat ne se reportera pas sur les islamistes aux élections législatives du 26 octobre. D’autres s’y résoudront, faute d’alternative. En fait, rien n’est joué et ce scrutin échappe à tout pronostic. D’où ce climat d’anxiété qui règne à l’approche des élections. Les Tunisiens partagent aussi le sentiment que le jeu électoral ne va pas changer grand-chose pour eux.

 

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