« A Gafsa, les citoyens interviewés expriment un rejet quasi généralisé de la vie politique »

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le 12 décembre 2014

Vous avez effectué, lors des élections du 23 octobre 2011, une enquête sortie des urnes auprès des électeurs d’un quartier résidentiel de Tunis, à savoir El Menzah 8. Pensez-vous que ceux qui se sont déplacés au bureau de vote de ce quartier-là voteront avec le même enthousiasme et surtout pour les mêmes formations politiques lors du scrutin du 26 octobre 2014 ?

Dans ce quartier de classe moyenne politisée et bien insérée dans la vie sociale et politique, on ne s’attend pas à une forte démobilisation électorale. Or, l’exaspération d’une partie des Tunisiens vis-à-vis du personnel politique n’est pas propre aux milieux populaires. Les catégories sociales plus privilégiées expriment elles aussi un rejet de leurs représentants. Mais il est probable que les appels au vote qui se multiplient à mesure que l’on s’approche du scrutin fonctionnent comme un rappel au civisme auprès des milieux sociaux privilégiés.
Aux élections législatives, le choix des ces électeurs risque d’être sensiblement différent de 2011 : on s’attend à un effondrement d’Ettakatol, qui avait été plébiscité parce qu’il apparaissait notamment comme le meilleur rempart contre Ennahdha. Mais il pourrait être durement sanctionné pour avoir fait alliance avec le parti islamiste. Le vote pour Ennahdha, qui était l’un des plus bas du pays dans ce quartier, ne devrait logiquement pas augmenter. Les reports de voix pourraient prendre la forme d’un « vote utile » massif au profit de Nida Tounès, dont le discours rassure une population en demande d’ordre, de sécurité et de stabilité pour relancer l’économie.
En mai dernier, j’ai mené une enquête avec mes étudiants de l’Institut Tunis-Dauphine auprès des habitants de quartiers populaires de Gafsa, dans le cadre d’une étude électorale conduite dans toute la Tunisie par l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain. Les personnes que nous avons rencontrées, dont la vie quotidienne ne s’est pas substantiellement améliorée depuis trois ans, expriment un rejet quasi généralisé de la vie politique. Constat intéressant : ce phénomène touche aussi les électeurs d’Ennahdha. Il est probable que beaucoup d’entre eux restent indifférents aux appels au vote, tant l’univers politique leur apparaît éloigné de leurs préoccupations essentielles.

Trois ans après, qui d’après vous peut avoir changé : les électeurs ou les professionnels de la politique ?

Le jeu politique tunisien est toujours décrit comme un jeu incertain et fluide. Il est vrai que le caractère récent de l’effondrement du régime de Ben Ali explique la faible institutionnalisation des règles du jeu. Cela étant, tout ne relève pas du changement et de l’innovation. Il y a aussi des formes de continuité, dans la manière de faire la politique, dans la façon dont on mobilise les électeurs pour remplir une salle, dans les interactions entre professionnels et profanes de la politique, par exemple. Je crois surtout que les électeurs et les professionnels de la politique (mais aussi les professionnels des médias) font simultanément l’apprentissage de la démocratie : réguler et institutionnaliser ce jeu à trois, particulièrement complexe, ne se fait pas en un jour…

L’identité ne semble plus être à l’ordre du jour des grands enjeux sur lesquels focalisent les candidats des législatives 2014. Pourquoi ?

Beaucoup se félicitent de la relative discrétion de ce thème polarisant dans la campagne, qui avait dominé les élections à l’Assemblée nationale constituante en 2011. Ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il ne puisse pas réapparaître à l’occasion d’une autre séquence politique ou électorale. Les mêmes regrettent que les enjeux économiques, sociaux et territoriaux ne soient pas au cœur du débat. Quand on lit les programmes des partis, il est en effet difficile de repérer des clivages significatifs sur ces thématiques que la révolution a mises au jour.

Pensez-vous que les promesses à caractère populiste comme celles qui ont fait en partie gagner une formation comme la Pétition populaire de Hachemi Hamdi lors des dernières élections peuvent permettre à leurs candidats d’accéder au Parlement ?

Tout est possible, en effet. Des électeurs souhaitant marquer leur désapprobation à l’égard des principaux partis peuvent être tentés de préférer, à de tels partis et candidats, l’abstention. Il est néanmoins probable que l’encadrement juridique du processus électoral, en matière notamment de contrôle du financement de la campagne et d’accès aux médias, s’il est efficace, réduise les chances de succès de telles entreprises politiques.

Des ministres et des proches collaborateurs de Ben Ali participent au jeu électoral. Pensez-vous qu’ils peuvent récupérer le pouvoir un jour ou l’autre ?

Il est sans doute plus coûteux politiquement, pour eux, de parier sur un retour à l’ancien régime, que de se convertir à la démocratie. De là à prendre le pouvoir, je n’en sais rien. Aux législatives comme à la présidentielle, ils se présentent en ordre dispersé en convoitant le même électorat. Leur intérêt serait sans doute de se rassembler au sein de l’Assemblée des représentants du peuple, si toutefois ils parviennent à y entrer. La question d’un candidat unique à l’élection présidentielle se posera immanquablement après le 26 octobre. Quoi qu’il en soit, certains pourraient être gênés dans leur ascension par l’activité de l’Instance vérité et dignité, si toutefois celle-ci parvient à mener sereinement ses activités dans le contexte politique post-électoral.

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