« L’Ugtt est traversée par une crise d’autorité »

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Le 18 mai 2015

Entretien d'Hèla Yousfi, l’auteure de L’Ugtt, une passion tunisienne, par Olfa Belhassine pour le journal La Presse de Tunisie

La question a été posée le long de ces quatre dernières années. L’Ugtt est-elle un mouvement social ou une organisation politique ? Quelle est sa véritable identité ?

Je définirais l’Ugtt comme une organisation politique — ce n’est toutefois pas un parti politique —, beaucoup plus qu’un syndicat classique au sens européen du terme. Une organisation ayant toutefois hérité de traditions syndicales françaises et qui s’est greffée à un contexte social particulier. Les luttes syndicales de l’Union ont toujours été intimement liées aux mots d’ordre politiques depuis que les ouvriers tunisiens sont devenus autonomes par rapport aux syndicats français au moment de la colonisation en épousant la cause nationaliste et en se rapprochant du parti Néo-Destour de Bourguiba. La main-d’œuvre dès le départ était très hétérogène, phénomène qui s’est poursuivi après l’indépendance. Cette diversité régionale et sociale lui a donné une spécificité et une identité particulières. Chose qu’on ne retrouve pas dans les syndicats français par exemple. Ce n’est pas une idéologie qui définit la stratégie de l’Ugtt, même si elle reste proche des courants de gauche et nationalistes arabes, mais plutôt des équilibres très fragiles à trouver entre les intérêts  sectoriels, des sensibilités régionales et politiques et parfois des allégeances par rapport à des personnalités charismatiques, tel Habib Achour. Il s’agit d’une constante dans plusieurs pays africains notamment ou de l’Europe de l’Est : le syndicat devient un lieu de rencontres entre les luttes sociales et politiques, contre le colonialisme ou le système du parti unique. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé par les syndicalistes tunisiens, auquel je me suis particulièrement intéressée dans mon livre car il construit également l’identité de l’organisation, est que « l’Ugtt a été un refuge (maljaa) ».  Pour revenir à votre question, les syndicalistes ont tendance à répéter que l’organisation est « une force d’équilibre ». Ils disent aussi parfois qu’elle est « une force d’équilibre et de pression ». Car le long de son histoire et selon la conjoncture et les rapports de force, elle va soit appuyer les mouvements sociaux ou se rapprocher du pouvoir. C’est une organisation dont les décisions sont le fruit de négociations et de compromis. D’un autre côté, le SG de la première centrale syndicale, du fait de son identité de partenaire social, est obligé de négocier avec le pouvoir. D’où la présence de Jrad chez Ben Ali et de Abassi chez Ghannouchi au temps de la Troïka. Mais au-delà des discours convenus et au-delà d’un puissant sens de l’appartenance  qui unit les syndicalistes, la centrale syndicale est également traversée par les mêmes clivages qui divisent le pays. Elle est le produit des équilibres difficiles à construire entre plusieurs forces politiques et sociales. J’ai compris cette donnée en suivant les syndicalistes en temps de crise, recueillant leurs réactions à chaud à ce moment précis où ils ont tendance à se lâcher. L’Ugtt a d’autre part mis en place, du fait de son ancienneté, de son histoire et de sa culture, des mécanismes très intéressants de régulation des conflits. Chose que l’on ne retrouve pas dans d’autres organisations politiques.

Jusqu’au 17 décembre 2010, l’Ugtt a alterné face au pouvoir une stratégie « combinant pression et négociation », comme vous l’écrivez dans votre ouvrage. Que s’est-il passé au niveau de la dynamique interne de l’organisation avec le soulèvement de Sidi Bouzid, de Thala et de Kasserine ?

En fait, dès les premiers jours du soulèvement, les syndicalistes ont convoqué la mémoire de leur confrontation avec le pouvoir en 1978 et 1984 pour pouvoir changer les rapports de force à l’intérieur de l’organisation et faire pression sur le gouvernement. Ils avaient conscience à la fois de ce que pouvait leur offrir la centrale syndicale dans ce conflit avec le pouvoir et ses limites propres. Sachant qu’à l’époque le bureau exécutif de l’Union était complètement inféodé au pouvoir. Il y a eu alors une répartition des tâches très intéressante. Certains faisaient pression sur les bureaux régionaux pour libérer les prisonniers qui négociaient avec les autorités, d’autres participaient à l’encadrement des manifestants et à la politisation des slogans. La répression à Thala et à Kasserine va provoquer une rupture : les structures intermédiaires dans les régions vont passer d’une logique de médiation vers une logique d’affrontement contre à la fois le pouvoir et la direction de l’Ugtt. Il y aura dès lors rupture dans le circuit de décision hypercentralisé auparavant, notamment pour l’organisation des grèves. La bureaucratie syndicale a été obligée alors d’avaliser a postériori les décisions qui se prenaient dans les régions.

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