La Révolution tunisienne, entre immobilisme algérien et chaos libyen

africa4

Le 22 mars 2015

Entretien avec Karima Dirèche par Jean-Pierre Bat pour le blog Libération Africa4 : regards croisés sur l'Afrique.

Comment l’historienne que vous êtes analyse-t-elle le paysage socio-politique du Maghreb, tout particulièrement l’Algérie, la Tunisie et la Libye, c’est-à-dire les trois principaux terrains couverts par l’RMC ?

Les « printemps arabes » ont contribué à ouvrir les pays du Maghreb à de nouvelles pratiques de la contestation et à de nouvelles expressions de l’affirmation politique. Les régimes autoritaires et despotiques ainsi que la pensée politique fondée sur le nationalisme indépendantiste et les théories de développement postcoloniales appartiennent désormais au passé. Lors des révoltes de 2011, une génération de Maghrébins s’est montrée indifférente au référentiel nationaliste et porteuse de nouvelles attentes sociales. Les questions de l’État de droit, des libertés individuelles et du respect des droits de l’homme sont au cœur de la contestation menée par une jeunesse maghrébine éduquée, urbaine, familiarisée aux chaînes satellitaires, à Internet et aux réseaux sociaux, mais privée de perspectives d’emploi. Le soulèvement de cette jeunesse révèle l’écart immense entre les attentes et exigences de cette génération et celles de leurs parents et grands-parents.
 
Pourtant, aujourd’hui, la Libye s’enfonce peu à peu dans une situation de quasi-guerre civile, de chaos et pourrait devenir le nouveau terrain d’opérations de l’État Islamique. Quant à l’Algérie, l’effet des Révolutions arabes semble avoir été nul malgré le caractère émeutier qui caractérise la société algérienne depuis 2010. L’Algérie maintient l’ordre établi en lançant, grâce aux revenus de la rente pétrolière, une série de mesures destinées à améliorer la vie quotidienne de la population (politique de logements sociaux, prêts à taux zéro pour les jeunes de moins de 25 ans, accès aux crédits à la consommation, politique d’infrastructures routières…). Ainsi, les élections législatives de mai 2012 ont consacré, en dépit de toutes les prévisions, le triomphe du FLN, le parti historique et 2014 a vu la consécration du quatrième mandat de Abdelaziz Bouteflika.

Quelle place occupe Tunis dans cette histoire contemporaine du Maghreb ?

La Tunisie est un petit pays de 11 millions d’habitants coincés entre les deux géants, dotés de ressources en hydrocarbures considérables et dont histoire politique et les pratiques de gouvernance sont loin d’être des modèles à suivre pour les Tunisiens. La situation post-printemps arabes a exacerbé cette singularité. Sans doute parce que la chute de Ben Ali a révélé, dans toutes ses réalités désastreuses, l’imposture du modèle tunisien : une économie de sous-traitance, des inégalités territoriales dramatiques, une pauvreté endémique, de graves clivages politiques, un chômage de jeunes diplômés très préoccupant… il y a en outre, aujourd’hui, de réelles menaces sécuritaires aux frontières algériennes et libyennes

La chance de la Tunisie est certainement celle d’être un pays pauvre. Nulle convoitise internationale, nulle rente pétrolière, juste un peuple éduqué grâce à l’héritage bourguibien. Le pays s’était engagé, dès l’indépendance en 1956, dans un processus de laïcisation en mettant fin à l’influence des religieux sur la justice et la magistrature. La priorité a été donnée à l’éducation (généralisation de l’enseignement obligatoire pour tous) et, avec le nouveau Code du statut personnel (1956), l’émancipation juridique des femmes (interdiction de la polygamie, autorisation du divorce, légalisation de l’avortement, égalité juridique) atteint un niveau inégalé dans le monde musulman. Mais cette « ouverture » s’est pourtant accompagnée d’un bureaucratisme répressif et très autoritaire et d’un pouvoir despotique qui s’est exercé jusqu’à la chute du régime corrompu et dictatorial de Ben Ali.

Lire la suite...