Citoyennetés locales au Maghreb. Les perspectives de la longue durée


Responsable : Isabelle GRANGAUD

Chercheurs associés : Sami BERGAOUI.

Partenaires institutionnels : Université de La Manouba.


Résumé :

Ce programme porte sur les citoyennetés locales au Maghreb à partir de l’analyse circonstanciée des formes de ses manifestations, de ses revendications ou de ses exercices, en considérant un large espace temporelle. Il interroge les conditions et les modalités d’ancrage des individus et des groupes dans un lieu, les ressorts de leur appartenance locale et l’articulation entre ces formes d’adhésion et l’accès à la jouissance de droits attachés à ce lieu. En faisant se tutoyer la variété des expressions citoyennes sans les associer au simple cadre attendu de l’époque contemporaine (et en considérant la longue durée) ; ni les inférer nécessairement à l’espace national (et en en privilégiant les formes localisées) ; ni, enfin, les limiter à un référent strictement formel et statutaire (et en en saisissant, dans les pratiques mêmes, les modes d’affirmation) le questionnement envisagé dans ce programme bouscule et dépayse : la notion de « citoyenneté » ainsi formalisée jure avec une conception qui tendrait à l’articuler fermement aux constructions politiques actuelles, et selon laquelle l’État (et notamment l’État-nation) constituerait le cadre primordial et tout puissant des droits qui régissent les espaces auxquels il s’étend. De même que, alors que parler de citoyenneté à l’époque moderne (ou précoloniale) fait a priori figure d’anachronisme, l’acception que l’on en privilégie non seulement la rend pertinente mais en plus autorise la mise en oeuvre d’une approche pluridisciplinaire autour de ses modes d’expression.

Ce programme de recherche sur les citoyennetés locales au Maghreb prend place dans le mouvement de recherches à l’oeuvre depuis quelques années et visant à « dénaturaliser » la notion stable et formelle de citoyenneté. Ainsi un certain nombre de travaux ont mis en perspective la nécessité de considérer les dimensions supranationales de la citoyenneté aujourd’hui (Maas, 2013) ou encore d’approcher, la reconnaissance, la vitalité et la performativité des citoyennetés locales (Jacob et Le Meur,; Lund et Hahonou), y compris au travers des articulations plus ou moins heurtées avec les citoyennetés nationales. Des travaux historiques portant sur l’époque moderne ont montré à leur tour combien, bien davantage que le fait de venir d’ailleurs, l’étranger était celui qui ne pouvait faire valoir son appartenance à une localité et n’avait pas d’accès à ses ressources (Cerutti ; Grangaud). Toutes ces perspectives, en rupture avec une longue tradition des sciences sociales faisant du décalque entre citoyenneté et nation une association pacifique et naturelle, soulignent combien cette isomorphie est le produit d’une construction téléologique qu’il importe de bousculer : cette vision de la citoyenneté non seulement en ignore la part intrinsèque des luttes qui la fondent mais encore la réduit aux droits politiques inhérents à la démocratie (Clarke et al. ; Neveu ; Savina ). Considérer les citoyennetés locales au Maghreb, aussi bien dans le présent que dans le passé, s’inscrit dans le fil de ce renouvellement dans les sciences sociales.

Le fait d’insister sur la dimension « locale » de ces citoyennetés ne doit pas être lu comme le choix de travailler « à côté » ou à la périphérie de l’Etat, comme ce à quoi souvent on associe le local. Au contraire, l’enjeu est inverse : il entend saisir le poids des formes citoyennes localement affirmées, dans la construction de la légitimité des revendications de droits. De cette façon, il s’agit d’interroger la centralité des constructions locales, c’est-à-dire localisées ou situées des droits de citoyenneté. Cette perspective entend du coup dépasser les apories d’un débat visant à interroger qui de la tribu ou de l’Etat s’impose ou est légitime, pour analyser de façon circonstanciée l’articulation entre l’usage de ces référents, les formes d’inscription locale et la construction des droits citoyens ( Ben Hounet, Hachmaoui, MacDougall). Contre l’idée qu’à des communautés locales essentiellement identitaires s’opposerait l’État légal, elle entreprend de prendre au sérieux les processus y compris les plus ordinaires, à travers lesquels la citoyenneté, c’est-à-dire les droits liés à une appartenance locale, se voit affirmée, revendiquée ou exercée (Bargaoui, Cerutti, Grangaud).

Ce programme trouve dans les sociétés du Maghreb un terrain fructueux, et peu exploré sous cet angle, pour mettre en pratique dans l’espace et dans le temps des regards croisés sensibles à la perspective comparative à l’échelle d’une région de la Méditerranée. Il prend place et fut pensé à l’articulation de deux autres programmes de recherche pluridisciplinaires complémentaires et ouverts, eux, à un ensemble plus vaste, celui du pourtours méditerranéen : le GDRI APOCOPE et l’Aprimed PALOMED. Fort de cet armature scientifique internationale (qui d’emblée prémunit contre les barrières vite érigées par les considérations culturalistes et/ou de l’exceptionnalité), « Citoyennetés locales au Maghreb » souhaite part à la dynamisation des sciences sociales et à l’animation d’un dialogue interdisciplinaire, sur et dans le Maghreb, bien au delà des seuls spécialistes de la période contemporaine, sur la longue durée.


Bibliographie :

- Sami Bargaoui (2008), « Le baldi, entre histoire et droit », Itinéraire d’un historien et d’une historiographie. Mélanges offerts au Pr. M. H. Chérif, Tunis.
- Sami Bargaoui, Simona Cerutti et Isabelle Grangaud dir. (2015), Appartenance locale et propriété au nord et au sud de la Méditerranée, Livres de l’IREMAM [En ligne].
- Yazid Ben Hounet (2007), « Des tribus en Algérie ? À propos de la déstructuration tribale durant la période coloniale », Cahiers de la Méditerranée, 75, décembre, pp. 150-171.
- Yazid Ben Hounet (2009), L’Algérie des tribus. Le fait tribal dans le Haut Sud-Ouest, Paris, Éditions L’Harmattan.
- Simona Cerutti (2012), Étrangers. Étude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime, Paris, Bayard.
- John Clarke Kathleen Coll, Evelina Dagnino, and Catherine Neveu (2014), Disputing Citizenship, Bristol, Policy press.
- Mohammed Hachemaoui (2012), « Y a t-il des tribus dans l’urne ? Sociologie d’une énigme électorale (Algérie) », Cahiers d’études africaines, 51 (205), pp. 103–163.
- Mohammed Hachemaoui (2013), Clientélisme et patronage dans l’Algérie contemporaine, Paris-Aix-en-Provence, Karthala-IREMAM.
- Abdelhamid Henia (2003), « Représentations sociales de la richesse et de la pauvreté à Tunis aux XVIIIe-XIXe siècles », dans Jean-Paul Pascual (dir.) Pauvreté et richesse dans le monde musulman méditerranéen, Paris, Maisonneuve et Larose.
- Isabelle Grangaud (2015), « Le Bayt al-mâl, les héritiers et les étrangers. Droits de succession et droits d’appartenance à Alger à l’époque moderne », in S. Bargaoui, S. Cerutti et I. Grangaud (dir.), Appartenance locale et propriété au nord et au sud de la Méditerranée, Editions de l’IREMAM, 2015, [En ligne].
- Jean-Pierre Jacob et Pierre-Yves Le Meur (2010), « Citoyenneté locale, foncier, appartenance et reconnaissance dans les sociétés du sud », in ibid. (dir.), Politique de la terre et de l’appartenance. Droits fonciers et citoyenneté locale dans les sociétés du Sud, Paris, Karthala, pp. 5-58.
- Christian Lund et Éric Hahonou dir. (2014), Propriété et citoyenneté dans l’Afrique des villes, Politique africaine, 132.
- Willem Mass éd. (2013), Multilevel citizenship, Philadelphia, University of Pennsylvania Press.
- James McDougall et Robert P. Parks (2013), « Locating social analysis in the Maghrib », The Journal of North African Studies, Special issue on Globalism and local in North Africa, pp. 631-638.
- Catherine Neveu (2004), « Les enjeux d’une approche anthropologique de la citoyenneté », Revue européenne des migrations internationales, vol. 20, n°3, [En ligne].
- Claire Savina (2012), « Citoyenneté, citizenship, muwāṭana : traduction et circulation d’un concept », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypothèses.org), 4 décembre 2012, [En ligne].

Activités :

Séminaire doctoral

12-03-2016 : Séminaire doctoral IRMC-La Manouba, Citoyennetés locales : sources et historiographies au Maghreb, avec l'intervention de Noureddine AMARA "Les Ben Salah de Bizerte. Homonymie, notoriété et présomptions de résidence : perdre ses origines sur une frontière d'empire".
27-02-2016 : Séminaire doctoral IRMC-La Manouba, Citoyennetés locales : sources et historiographies au Maghreb, avec l'intervention de Kmar BENDANA "Lecture de l'appartenance dans la Tunisie martyre".
23-01-2016 : Séminaire doctoral IRMC-La Manouba, Citoyennetés locales : sources et historiographies au Maghreb, avec l'intervention de Inès MRAD DALI "BaytMâl al'Abid ou le Trésor public des Noirs dans la Tunisie du XIXe siècle : communautarisme et conflits d'appartenance".
28-11-2015 :  Séminaire doctoral IRMC-La Manouba, Citoyennetés locales : sources et historiographies au Maghreb, avec l'intervention d'Isabelle GRANGAUD "Enquêter dans le Fonds ottoman. Une archive coloniale lancée dans la bataille des droits de propriété. Alger, années 1830".
 
Activités périphériques dans le cadre du GDRI
 
13-10-2016 : "Voisinage et appartenance : droits, obligations, conflits" dans le cadre du GDRI Procope sous la responsabilité d'Isabelle GRANGAUD et de Simona CERUTTI.
05-02-2016 : "Hors marché. L'appartenance locale et les biens soustraits à la circulation" dans le cadre du GDRI Procope sous la responsabilité d'Isabelle GRANGAUD et de Simona CERUTTI.
12-11-2015 : "Mobilisations : création, revendication, défense des droits de citoyenneté" dans le cadre du GDRI Procope sous la responsabilité d'Isabelle GRANGAUD et de Simona CERUTTI.
 

Publications :